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Neuf mille milliards d’euros à transmettre, et presque personne de prêt
Une étude du CCF réalisée par CSA Research mesure l’écart entre l’intention de transmettre, quasi générale, et les actes, rares. La perspective d’une baisse des droits de donation dans le budget 2027 ajoute une raison supplémentaire de ne rien faire.
Soixante-treize pour cent des Français ont déjà pensé à transmettre leur patrimoine. Vingt-trois pour cent ont formalisé quelque chose. Chez les profils patrimoniaux, l’écart se creuse encore : 88 % y ont pensé, 38 % ont agi. Ces chiffres viennent de l’étude que le CCF a fait réaliser par CSA Research auprès de 1 006 Français, dont 728 détenteurs d’un patrimoine conséquent, entre janvier et février 2026. En arrière-plan, une masse que la banque évalue à 9 000 milliards d’euros appelés à changer de mains dans les décennies qui viennent.
L’âge de bascule se situe autour de 50 ans. C’est là que les Français cessent d’attendre que leurs parents ouvrent le sujet et l’ouvrent eux-mêmes. Et ce qu’ils déclarent vouloir transmettre n’est pas d’abord de l’argent : 82 % citent en priorité des éléments non financiers, les valeurs pour 46 %, l’histoire familiale pour 39 %, l’éducation pour 36 %. Les trois quarts souhaitent donner de leur vivant plutôt que de laisser faire la succession, principalement pour alléger la facture de leurs héritiers.
Ce décalage entre le dire et le faire a une explication technique. Transmettre suppose de choisir un véhicule, et chacun engage. La donation simple avance une part d’héritage sans figer les valeurs. La donation-partage répartit entre les enfants et fige la valeur des biens au jour de l’acte, ce qui évite les contestations quand l’un a reçu un appartement qui a doublé et l’autre un portefeuille qui a stagné. Le démembrement, où le parent conserve l’usufruit et donne la nue-propriété, réduit l’assiette taxable en fonction de son âge tout en lui laissant les revenus du bien. Aucune de ces options ne se décide en une conversation.
La réforme annoncée produit un effet d’attente
C’est précisément là que le calendrier politique s’invite. Le gouvernement souhaite intégrer au budget 2027 une baisse des droits de donation, avec des montants évoqués allant jusqu’à 150 000 euros transmissibles à un enfant sans imposition. Rien n’est voté, rien n’est arrêté, et la mesure devra survivre au débat parlementaire comme le reste du texte budgétaire. Pour l’instant, la règle demeure celle de l’abattement de 100 000 euros par parent et par enfant, renouvelable tous les quinze ans.
Repousser a un coût que la fiscalité ne montre pas : le compteur. L’abattement se reconstitue tous les quinze ans, et ce délai ne commence à courir qu’au jour de la donation. Un parent de 60 ans qui donne aujourd’hui pourra recommencer à 75 ans. Le même parent qui attend deux ans pour connaître le sort du budget 2027 aura 77 ans au second tour, s’il y arrive.
Entre les deux, des familles attendent. Kevin Lajus, fondateur du multi family office Zeus Invest, considère que différer une donation pour la seule raison fiscale relève du pari. Une transmission ne se résume pas au montant des droits à payer : l’âge du donateur, la nature des actifs, les besoins réels des enfants, les abattements déjà consommés et le calendrier familial pèsent au moins autant. Un donateur de 78 ans qui repousse de dix-huit mois pour économiser quelques milliers d’euros de droits prend un risque sans rapport avec le gain espéré.
Les banques attendues, et pas tout à fait au rendez-vous
Le décalage entre intention et acte a une cause plus prosaïque que la fiscalité : personne n’accompagne. Cinquante-sept pour cent des sondés attendent de leur banque qu’elle les guide sur la transmission, 47 % estiment l’être réellement. L’écart de dix points recouvre des situations très inégales selon que le client dispose ou non d’un conseiller dédié.
L’accès au conseil ne suffit pourtant pas à déclencher l’acte. Sur les 728 détenteurs d’un patrimoine conséquent interrogés, 88 % ont réfléchi à la transmission et 38 % ont formalisé quelque chose. Une majorité de familles disposant des moyens d’organiser ne l’a donc pas fait.
Le coût de l’inaction se mesure ailleurs, chez les généalogistes successoraux, dont le métier consiste à retrouver des héritiers que les familles avaient perdus de vue ou ignoraient. Les éditions Eyrolles publient ce mois-ci « Généalogie successorale, à la recherche des héritiers perdus », signé d’Antoine Djikpa, président du cabinet ADD Associés.
L’ouvrage documente une chaîne de situations que la moindre disposition testamentaire aurait évitées.
Neuf mille milliards d’euros, 23 % de dossiers préparés, un abattement dont le montant pourrait changer dans les trois mois : la fenêtre pour agir est ouverte, et elle se referme sur ceux qui attendent de savoir ce que le Parlement aura voté.